7 juin 2016
Solennité du Corps et du Sang du Christ
Dans la trahison, Jésus se donne jusqu’à la fin : de l’abandon naît un amour total qui se transmet dans l’Eucharistie, la force d’une nouvelle humanité.
À LA TABLE DE DIEU
Elemire Zolla (1926-2002) écrivait : « On ne vole pas à la table un Dieu à qui on ne s’est pas offert avec tout son amour », c’est-à-dire que nous ne pouvons pas comprendre le mystère eucharistique si nous n’entrons pas dans sa propre dynamique d’offrande. Mais l’étonnant, c’est le contexte tragique dans lequel Jésus a institué le sacrement : la trahison. Paul, qui est très proche de Luc, l’affirme très clairement lorsqu’il écrit : « Le Seigneur Jésus, la nuit où il fut trahi, prit du pain… » (1 Co 11,23 et suiv.). Commençons donc par cette clé pour entrer dans la solennité d’aujourd’hui du Corpus Christi. L’histoire de Jésus est marquée par la trahison. La tristesse à la Cène, l’angoisse dans le Jardin des Oliviers, le cri sur la croix reflètent un crescendo de drames mais aussi de transformations pour Jésus. À chacune de ces expériences, il prend conscience qu’il a été trahi. Il eut immédiatement un pressentiment de Judas (cf. Jn 6). Il l’acceptera pour la plus grande gloire de Dieu. La trahison de Pierre avait également été annoncée (cf. Jn 13). Tous les autres disciples le trahirent pendant sa Passion (cf. Mc 15). Dès ce moment-là, Jésus se tourna entièrement sur le Père, plaçant sa confiance en lui, sûr de son aide, de son secours. En un mot, Jésus savait que le Père ne l’abandonnerait jamais. Il était en effet l’homme des souffrances, mais sa confiance première restait intacte. Il comptait sur le Père, et il lui demanda même de pardonner ses meurtriers. Mais à un certain moment, cependant, il vit ce pacte de confiance brisé, car il ne le ressentait plus. Et là, il cria son absence, ressentant en sa chair et en son esprit la réalité de la trahison et la difficulté de e que Dieu lui demandait. Mais c’est quand il s’est senti abandonné, trahi qu’il est devenu pleinement homme, souffrant la tragédie humaine de l’absence de Dieu. Jésus et le Père n’étaient plus un à cet instant. Sa foi s’es maintenue, parce que ce terrible excès de souffrance a généré en lui un nouvel amour, né de la crucifixion de la souffrance. Et quels sont les signes de cette plénitude ? On peut en saisir cinq. Tout d’abord, il ne menaça personne de vengeance mais se confia à Dieu. Il ne tomba pas dans la néant , c’est-à-dire qu’il ne désespéra pas, malgré tout, de la valeur des hommes, de ses frères, ni ne répudia ses disciples en les maudissant. Il ne se détacha pas non plus du Père, mais fit de lui, en criant le Psaume 22, son exégèse vivante ; Il ne devint pas cynique, c’est-à-dire qu’aucune expression de déception ou de regret ne transparut sur ses lèvres pour renier ce qu’il disait et faisait ; Il ne s’est pas trahi. S’il était entré dans la logique de ses traîtres, il aurait trahi ses valeurs, ce en quoi il croyait et avait toujours cru ; Il n’a fait aucun choix paranoïaque, c’est-à-dire qu’après la résurrection il n’est pas tombé dans l’idéalisation des relations parfaites. Cette plénitude vit dans l’Eucharistie et nous est partagée librement. Voici l’énergie du nouveau monde, l’aube d’une nouvelle humanité.
Commentaire de d. Sandro Carotta, osb
Abbazia di Praglia (Italie)
Traduction de f. Christophe Vuillaume,
Monastère Masina Maria – Mahitsy (Madagascar)